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pître à Horace

"Je cherchai la retraite. On disait que l'ennui

De ce repos trompeur est l'insipide frère.

Oui la retraite pèse à qui ne sait rien faire ;

Mais l'esprit qui s'occupe y goûte un vrai bonheur.

Tibur était pour toi la cour de l'Empereur ;

Tibur dont tu nous fais l'agréable peinture,

Surpassa les jardins ventés par Epicure.

Je crois Ferney plus beau. Les regards étonnés

Sur cent vallons fleuris doucement promenés

De la mer de Genève admirent l'étendue,

Et les Alpes de loin s'élevant dans la rue

D'un long amphithéâtre enferment ces coteaux,

Où le pampre en festons rit parmi les ormeaux.

Là, quatre Etats divers arrêtent ma pensée.

Je vois de ma terrasse à l'équerre tracée

L'indigent savoyard utile en ses travaux

Qui vient couper mes bleds pour payer ses impôts.

Des riches Genevois les campagnes brillantes,

Des Bernois valeureux les cités florissantes,

Enfin cette Comté, franche aujourd'hui de nom,

Qu'avec l'or de Louis conquit le grand Bourbon :

Et du bord de mon lac à tes rives du Tibre,

Je te dis, mais tout bas, heureux un peuple libre !

Je le suis en secret dans mon obscurité ;

Ma retraite et mon âge ont fait ma sûreté.

D'un pédant d'Annecy j'ai confondu la rage,

J'ai ri de sa sottise : et quand mon ermitage

Voyait dans son enceinte arriver à grands flots

De cent divers païs les belles, les héros,

Des rimeurs, des savants, des têtes couronnées,

Je laissais du vilain les fureurs acharnées,

Hurler d'une voix rauque au bruit de mes plaisirs.

Mes sages voluptés n'ont point de repentirs.

J'ai fait un peu de bien ; c'est mon meilleur ouvrage.

Mon séjour est charmant, mais il était sauvage.

Depuis le grand Edit inculte, inhabité,

Ignoré des humains dans sa triste beauté ;

La nature y mourait, je lui portai la vie ;

J'osai ranimer tout. Ma pénible industrie

Rassembla des colons par la misère épars ;

J'appelai les métiers qui précèdent les arts,

Et pour mieux cimenter mon utile entreprise

J'unis le protestant avec ma sainte Eglise."


Extrait Epître à Horace 

Nouveaux Mélanges philosophiques. 1774

Tome XIV, pp. 76-82.

 

Extrait de Voltaire